Le Micronationalisme à la française

Les spécificités du micronationalisme francophone par Olivier Touzeau , auteur invité de microcosme.info.


Le Couple Impérial d'Angyalistan accompagnant les convives du second sommet de la Microfrancophonie à Vincennes en 2018.

Le fait micronational a une vocation : proposer d’autres visions, d’autres approches de la logique de communauté politique organisée, d’autres mode de « faire Etat ». Et conséquemment, une question est posée : les micronations ont-elles l’audace de transcender, dépasser le bain culturel dans lequel elles naissent ?


Ce n’est pas certain, car on retrouve dans le monde micronational une dichotomie qui rappelle un peu certaines des grandes lignes de fracture qui traversent l’occident.


" Des sommets micronationaux, il y en a peu. Des organisations intermicronationales, en revanche, pléthore. "

L’insolente réussite de l’Organisation de la Microfrancophonie qui, malgré les reports d’événements liés à la pandémie, malgré les tensions naturelles qui peuvent exister entre certains de ses membres – nous ne sommes pas tous faits pour nous aimer tous ! – permet d’approfondir encore plus ce questionnement. Des sommets micronationaux, il y en a peu. Des organisations intermicronationales, en revanche, pléthore. La plupart ne résistent pas longtemps à la tentation du conflit, aux dissensions narcissiques, ou à l’immobilisme et à la passivité. La microfrancophonie réussit le tour de force de s’ancrer dans la durée – bientôt sept ans, c’est énorme dans le monde farfelu des organisations intermicronationales – et d’organiser des rencontres, des sommets dignes de ce nom. Cette vitalité est-elle la marque d’une spécificité francophone ? Infiniment moins nombreuses que dans le monde anglo-saxon, les micronations francophones sont-elles les héritières de quelque chose qui leur donne cet allant ?

On le sait, le fait générateur du micronationalisme est généralement un acte démiurgique individuel. Bien avant le mouvement micronational d’aujourd’hui, le temps des explorateurs, des Grandes découvertes au colonialisme, a généré son lot de royaumes et principautés interlopes. Sur ce terrain, les Francophones n’ont pas été les derniers, dans la logique qui les a conduits à constituer l’un des grands empires coloniaux de l’histoire…


Du roi de Nuku Hiva, Joseph Kabris, au pirate Jean Laffitte en Louisiane, du Champ d’asile des mercenaires bonapartistes emmenés par le général François Antoine Lallemand à la Sonora du flibustier Charles de Raousset-Boulbon, d’Antoine de Tounens, roi d’Araucanie, à Jean-Baptiste Onésime Dutrou-Bornier, maître éphémère de l'île Pâques, de la République

indépendante de Guyane-Counani de MM. Gros, Guigues et Quartier au royaume des Sedangs de l’aventurier français Marie-Charles David de Mayrena, et à l’Empire du Sahara de Jacques Lebaudy : colons, pirates, escrocs, fous… Le tableau des précurseurs français est cohérent avec ce qui se passe à la même époque dans le monde anglo-saxon.



Jean Laffite, le pirate était connu sous le nom de "Terreur du Golfe du Mexique", Portrait de 1864

Au XXe siècle, les choses évoluent… Citons au début du siècle l’île d’Or, rocher dont auguste Lutaud se proclama roi, et qui devint lieu de réceptions fastueuses pour la société mondaine des alentours. Citons les micronations hôtelières ou gastronomiques : Arbézie, république de Figuerolles, Etat souverain de l’île Barbe, Commune libre du Pan Bagnat, Principauté d’Armagnac… Le tourisme a donc été un axe fort du développement micronational francophone. Son prolongement logique, c’est l’adhésion à une communauté autour non plus seulement d’une identité locale, mais de valeurs partagées… Penchons-nous donc, car c’est ce qui nous intéresse le plus, sur les projets communautaires : c’est avec eux que la notion micronationale trouve ses plus brillantes illustrations francophones : République du Saugeais évidemment, République de Montmartre.


Faisons maintenant un point au sein de l’OMF. Du côté d’Aigues-Mortes : action sociale, culturelle, promotionnelle, préoccupations écologiques, valorisation d’une identité partagée…. Les nombreux projets que vous connaissez tous parlent d’eux-mêmes… Hélianthis se propose de son côté d’œuvrer pour la sauvegarde de la citadelle de Blaye et de son patrimoine, mais agit aussi dans le domaine culturel et social, avec un souci particulier des droits de l’homme et de la solidarité. La Principauté de Deux-Acren s’appuie sur une solide culture locale, riche de fortes traditions communautaires. Flandrensis, Anthophilia construisent leur action autour de la défense de l’environnement et de l’adhésion de leurs citoyens à leur vision. Idem en Angyalistan, où ce souci se mâtine de l’idée que la poésie pourra sauver le monde et qu’en attendant d’y parvenir elle fédère les bonnes volontés. Les droits de l’homme sont au cœur du projet de la République anacratique du Padrhom, les valeurs de progrès et de tolérance dans l’Etat du Sandus, l’action locale à vocation sociale dans les territoires africains de Nova Troie, les valeurs progressistes et l’attention aux causes des peuples autochtones en République de Saint-Castin. Etc., etc.


"Dans bien des cas, la micronation est d’abord une œuvre de valorisation individuelle, que ce soit pour des raisons d’égo ou pour des raisons… fiscales… "

Ce panorama de communautés construites autour de projets, de valeurs, d’idéaux communes contraste sérieusement avec les entités abordées au début de cet exposé. Il y a sans doute un effet de génération et d’époque sur le sens des micronations. Quand on se penche sur l’origine en général du fait micronational, il y a souvent un homme, très rarement une femme, quelque fois un petit groupe d’hommes, et toujours en tout cas un narcissisme. Dans bien des cas, la micronation est d’abord une œuvre de valorisation individuelle, que ce soit pour des raisons d’ego ou pour des raisons… fiscales… La plupart des micronations qui fleurissent à longueur d’année dans les forums et réseaux tournent autour de la valorisation du moi. C’est particulièrement vrai me semble-t-il dans le monde anglo-saxon mais les francophones n’échappent pas à cet écueil.



Si les exemples de micronations communautaires, de micronations de projet existent bien dans le monde anglo-saxon (et surtout dans le monde scandinave : je pense à Ladonia, à Christiania, à Elleore… ; je pense aussi à la Slabovie au Canada), les Etats-Unis et l’Australie, terres de micronations par excellence, nous ont habitué à des phénomènes fréquents de valorisation extrême de la personne des fondateurs.



Une maison de la ville libre de Christiania à Copenhague (Danemark)

Tout n’est pas blanc, tout n’est pas noir, et il ne s’agit pas de vouer aux gémonies les micronationalistes qui ont construit des nations autocentrées et tournées vers le seul plaisir de leur propre existence : mais il semble que la frontière entre Saxons et Latins s’exprime ici. Celle qui sépare – car il faut le reconnaître, le phénomène est d’abord occidental – le centralisme catholique des latins, qui construisent des communautés autour d’un chef, et l’individualisme protestant des saxons, qui laissent au libre-arbitre une place bien différente.



En tout état de cause, la place des micronations centrées sur la notion de projet et de valeur partagée semble, empiriquement, plus forte dans le monde francophone qu’ailleurs.

Ce qui fonde la citoyenneté micronationale, c’est la nature volontaire de la citoyenneté. On peut y voir un lien avec la notion de nation de chez Renan, qui passe par l’adhésion. Et peut-être, en fait, que le calque de l’anglais vers le français du mot micronation est pour quelque chose dans ce phénomène. La différence de sens de la nation anglophone et de la nation à la française a peut-être porté en elle-même les germes d’une sorte de spécificité francophone des réalités micronationales, où l’adhésion à un projet surpasse l’ambition individuelle qui l’a conçu.

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